Décembre 2025

Le serpent : un instrument à vent singulier
Le serpent est un instrument à vent à embouchure, muni de trous de jeu. S'il est en bois, le plus souvent recouvert de cuir, il appartient cependant à la famille des cuivres, car les sons sont produits par la vibration des lèvres dans une embouchure, comme pour la trompette. Sa forme en S, rappelant celle d’un serpent, lui a donné son nom. On considère le serpent comme la basse de la famille des cornets à bouquin mais, contrairement à ces derniers, sa perce est plus large, ses parois proportionnellement plus fines et il ne possède pas de trou de pouce. L'embouchure, souvent en ivoire ou en corne, se situe à l'extrémité d'un bocal en métal. Le serpent possède six trous qui lui permettent de jouer tous les degrés chromatiques de son registre.
Origines et histoire
Les origines du serpent sont troubles, bien qu'une source du XVIIIᵉ siècle attribue l'invention de l’instrument à Edmé Guillaume, chanoine d'Auxerre, vers 1590 (Abbé Lebœuf, Mémoire concernant l'histoire ecclésiastique et civile d'Auxerre, Paris, 1743). La fiabilité de ce témoignage n'est pas garantie, et certains musicologues lui donnent plutôt une origine italienne. Quoi qu'il en soit, le serpent semble avoir connu son heure de gloire en France dès le début du XVIIᵉ siècle, à l'église, où il accompagne le plain-chant de sa voix grave.
Au XVIIIᵉ siècle, le serpent est également utilisé dans la musique militaire, où sa forme évolue pour améliorer sa portabilité et devenir plus compacte. Des variantes régionales existent quant à son design, et des versions droites font leur apparition, donnant au serpent l'aspect d'un basson, d'où l'appellation de « basson russe ». Bientôt, l'adaptation de clefs pour atteindre des trous trop éloignés pour les doigts entame l'évolution de l'instrument vers l’ophicléide.
Répandu dans toute la France, le serpent s'est également fait entendre dans les régions de l'actuelle Belgique, en Allemagne et surtout en Angleterre, où il est souvent associé à la musique de théâtre, en plus de ses fonctions liturgiques et militaires. Au XIXᵉ siècle, le serpent reste utilisé mais est souvent critiqué. Hector Berlioz, qui pourtant l'emploie dans son orchestre, le démolit dans une critique célèbre : « Son timbre essentiellement barbare eût convenu beaucoup mieux aux cérémonies du culte sanglant des druides qu'à celles de la religion catholique où il figure toujours, monument monstrueux de l'inintelligence et de la grossièreté du goût qui, depuis un temps immémorial, dirigent dans nos temples l'application de l'art musical au service divin ». Il ajoute : « Il faut excepter seulement le cas où l'on emploie le serpent, dans les messes des morts, à doubler le terrible plain-chant du Dies irae. Son froid et abominable hurlement convient sans doute alors » (Grand Traité d'instrumentation et d'orchestration modernes, Paris, Schonenberger, 1843). Il semble qu'à cette époque le niveau de jeu du serpent ait fortement décliné, tandis que l'ophicléide puis les instruments graves à pistons le relégueront bientôt aux oubliettes.
Renaissance et pratique contemporaine
Aujourd'hui, le revival du serpent, initié dans les années 1970, porte ses fruits. L’instrument réapparaît avec succès au sein d’ensembles et d’orchestres jouant sur instruments d'époque, et une classe lui est ouverte au Conservatoire national de musique de Paris. Les musiciens peuvent désormais faire réentendre sa voix, unique en son genre, tantôt douce et suave, tantôt fière et âpre. Michel Godard, pour ne citer que lui, l’utilise avec succès dans le jazz et l’improvisation, preuve que cet instrument complexe recèle de multiples facettes.
Quelques facteurs produisent aujourd’hui des serpents de grande qualité, fabriqués selon des méthodes traditionnelles ou avec des matériaux modernes, comme la fibre de carbone.
Le serpent du MIM
Parmi les serpents conservés au MIM, un exemplaire typique est dû à C. Baudouin (inv. 2447), facteur actif à Paris au début du XIXᵉ siècle ; Baudouin est l’un des rares noms que l’on trouve sur des serpents, la plupart étant anonymes. On trouve également un serpent à clefs, digne d’un musée d’histoire naturelle, dû au facteur allemand établi à Amsterdam, Ludwig Embach (inv. 1227). Enfin, un lustre de serpents insolite (inv. 2017) attire l’œil : autour d’un chapeau chinois sont rassemblés dix serpents (12 à l'origine), dont les embouchures étaient jadis remplacées par des bougies. Ce luminaire est un exemple curieux de recyclage, probablement réalisé par l’Harmonie de Puurs après que les serpents aient été jugés inutilisables dans l’orchestre.
Texte : Géry Dumoulin