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Lotar

Février 2026

Fig.1

Lotar (luth à cordes pincées), Maroc, vers 1970

Lotar (luth à cordes pincées), Maroc, vers 1970, inv. 2020.0004

Fig.2

Lotar (luth à cordes pincées), Maroc, vers 1970

Lotar (luth à cordes pincées), Maroc, vers 1970, inv. 2020.0004

Fig.3

Soussi rebab, Maroc, 20e siècle

Soussi rebab, Maroc, 20e siècle, inv. 2009.026

Le lotar : un luth berbère

L’unique information sûre transmise au musée lorsque ce luth anonyme entra dans les collections au printemps 2020 est qu’il fut acheté par Jean-Pierre Bauwens (beau-père de Pierre Gevaert, l’un des conservateurs du MIM), sans doute au Maroc, probablement dans les années 1970.

L’instrument (fig. 1 et 2) possède un manche long, de section circulaire, peint de couleurs vives et terminé par cinq languettes visibles au niveau de l’ouïe (on nomme ce type de construction « luth à manche rapporté »). Chacune des cordes (restantes) est attachée à l’une des languettes. L’autre extrémité (libre) était fixée à une cheville d’accord (deux chevilles ont disparu). Les cordes sont en fibre végétale. La caisse de résonance est un bol de terre recouvert d’une peau de chèvre. Le chevalet (indépendant) est perdu.

Toutes ces caractéristiques sont celles du lotar, un luth populaire des Berbères du Haut Atlas au Maroc. Ces luths possèdent un design très reconnaissable : ils sont munis de quatre ou cinq cordes et d’un manche décoré qui se termine dans l’ouïe. Leurs caisses de résonance sont généralement faites de matériaux recyclés, comme un bol de terre ou une boîte de fer recouverte d’une peau de chèvre.

Jeu et tradition des Rwais

Les lotars sont joués à l’aide d’un long plectre. Ils produisent ainsi un staccato particulier et sont souvent associés au son plus fluide du soussi ribab, une vièle berbère très colorée (dont un magnifique exemplaire est présenté dans la vitrine « Vièles africaines » du MIM). Cette association instrumentale est caractéristique des ensembles Rwais.

Les Rwais (sing. Rais) sont des musiciens professionnels itinérants appartenant au groupe des Berbères montagnards Ishlhin. Leur musique n’est pas influencée par des traditions arabes, mais puise ses sources uniquement dans la culture berbère indigène. Une prestation de Rwais comprend de la musique instrumentale et du chant, mais aussi de la danse et de la comédie.

Le lotar et le soussi rebab (fig. 3) jouent des mélodies vives, souvent à l’unisson. Ainsi les décrit un Rais : « nos mélodies sont comme la route de Tizi-n-Test (un passage du Haut Atlas) : de nombreux tournants en épingle et des côtes rudes et longues » (citation notée par l’ethnomusicologue américain Philip Schuyler dans les années 1970). Des rythmes binaires ou ternaires sont claqués dans les mains ou joués sur des tambours, des plats de métal ou des cloches, soit en même temps, soit successivement. « C’est ce qui donne à la musique berbère toute sa vitalité » (Schuyler 1979). Le chant responsorial (chant fait d’appels et de réponses) est la forme principale.

Entre tradition et modernité

Comme professionnels, les Rwais doivent voyager en quête d’audiences payantes. Leurs compositions, souvent (semi-)improvisées, ne sont pas uniquement du divertissement. Les Rwais chantent la nature humaine et la vie en général ; ils font des comptes rendus de leurs voyages, commentent la politique et l’économie, et évoquent des situations morales. Ils chantent aussi les louanges de personnes importantes ou nanties de la communauté, mais il n’est pas rare qu’ils se livrent également à des critiques sociales acerbes.

Le lotar peut aujourd’hui être remplacé par des instruments plus récents, comme le banjo, qui produit un son similaire en staccato. Il existe également des ensembles mêlant lotar et banjo. Dans la longue mais vivante tradition de la musique Rais, la vièle soussi ribab est aussi occasionnellement remplacée par la guitare, illustrant l’évolution continue de ces pratiques musicales.

Texte : Saskia Willaert

Deux musiciens Rwais jouant le lotar et le soussi ribab en 1988 dans un café lors du marché du samedi à Asni, petite ville au pied du haut Atlas

Musiciens de rue berbères à Essaouira en 2014, jouant le soussi ribab et le banjo, accompagnés par le tambour à cadre bendir

Ensemble mêlant lotar et banjo, “Une soirée avec des amis“

Vièle soussi ribab remplacée par la guitare