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Orutu

Avril 2026

Fig.1

Orutu, Kenya, 2012

Orutu, Kenya, 2012, inv. 2012.087.001

Fig.2

Orutu

Orutu, © Nyatiti NyaDala CIC

Fig.3

Orutu, extrait de “The singing wells project”, Otacho Young Stars, 2012

Orutu, extrait de “The singing wells project”, Otacho Young Stars, 2012, © Singing Wells

Fig.4

Labdi Ommes

Labdi Ommes, © Mud Journal

Un instrument entre tradition et modernité

Ce remarquable instrument, acheté à Nairobi en 2012 pour la collection du MIM, est l’un des plus emblématiques de la communauté Luo de l’ouest du Kenya. Construit par Japheth Owuor Blasto, luthier et professeur de musique, il propose une interprétation contemporaine d’une tradition musicale ancestrale.

Le résonateur cylindrique, fait ici d’un tube en plastique pour plus de durabilité, est recouvert d’une peau de chèvre solidement clouée au corps. Le manche est peint en jaune et décoré de points blancs, rouges et verts vifs, en écho aux styles décoratifs courants dans l’artisanat Luo moderne. Une seule corde en métal, récupérée sur un câble de frein de moto, est tendue entre une cheville d’accordage métallique incurvée, située en haut du manche en bois, et une petite cheville à la base. Un chevalet en bambou repose sur la membrane, transmettant les vibrations de la corde frottée au résonateur, tandis qu’une boucle en caoutchouc, près de la cheville d’accordage, aide à stabiliser la main du musicien.

Malgré ces matériaux modernes, la forme et le son de l’instrument suivent les principes de l’ancien orutu, traditionnellement sculpté dans du bois tendre et recouvert de peau de varan. Sa corde unique produit un son très expressif, semblable à une voix, grâce au frottement de l’archet en fibres de sisal traitées à la résine. Les musiciens utilisent trois ou quatre doigts de la main gauche pour pincer la corde, formant ainsi une ligne mélodique capable d’imiter la parole ou le chant.

Usages, déclin et renouveau

L’orutu occupe depuis longtemps une place centrale dans la vie musicale des Luo. Il est joué lors des fêtes, des séances de contes, des danses et des cérémonies communautaires, souvent accompagné de tambours ohangla, de la caisse de résonance métallique nyangile et de l’anneau métallique ogengo.

Si la musique de l’orutu était autrefois très populaire dans les zones rurales de l’ouest du Kenya, la répression coloniale des formes culturelles africaines et la diffusion des instruments occidentaux ont entraîné un déclin de sa popularité. Aujourd’hui, de nombreux Kenyans considèrent l’orutu davantage comme un symbole culturel que comme une pratique musicale vivante.

Pourtant, l’instrument fait son retour sur les scènes contemporaines. Il joue désormais un rôle central dans le style benga, et des ensembles tels que Kenge Kenge Orutu System ont contribué à son renouveau. Le département de musique et de danse de l’université Kenyatta participe également activement à cette dynamique, notamment à travers la reconstruction et l’interprétation d’instruments et de danses traditionnels, ainsi que des projets de documentation comme Singing Wells.

La tradition connaît en outre un profond changement en termes de genre. Historiquement réservé aux musiciens masculins, l’orutu est désormais joué par une nouvelle génération de femmes qui remettent en question ces normes, notamment Labdi Ommes et Lorna Ochieng, parmi les rares joueuses professionnelles au Kenya. Leur travail contribue à redéfinir les attentes liées au genre tout en incitant les jeunes musiciens à se réapproprier et à réinterpréter leur héritage culturel.

Une tradition en mouvement

L’instrument présenté ici illustre ainsi à la fois la continuité et la transformation de la tradition de l’orutu. Ses matériaux modernes témoignent de l’adaptation et de l’innovation, tandis que sa sonorité continue de véhiculer la profondeur émotionnelle et la puissance narrative qui caractérisent la musique Luo depuis des générations.

Texte : Nele Libbrecht

Bibliographie