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Trompette en si bémol

Fig.1

Trompette en si bémol (côté droit), Martin Band Instrument Co., modèle Committee, Elkhart, 1956, inv. 2017.0005

Trompette en si bémol (côté droit), Martin Band Instrument Co., modèle Committee, Elkhart, 1956, inv. 2017.0005

Fig.2

Trompette en si bémol (côté gauche), Martin Band Instrument Co., modèle Committee, Elkhart, 1956, inv. 2017.0005

Trompette en si bémol (côté gauche), Martin Band Instrument Co., modèle Committee, Elkhart, 1956, inv. 2017.0005

Fig.3

Détail de la marque sur le pavillon

Détail de la marque sur le pavillon

Fig.4

Miles Davis aux côtés de Tommy Potter, Charlie Parker, Max Roach (partiellement caché par Parker) et Duke Jordan (de gauche à droite), au Three Deuces, New York, 1947, William P. Gottlieb (via Wikimedia Commons)

Miles Davis aux côtés de Tommy Potter, Charlie Parker, Max Roach (partiellement caché par Parker) et Duke Jordan (de gauche à droite), au Three Deuces, New York, 1947, William P. Gottlieb (via Wikimedia Commons)

Fig.5

Détail du numéro série, sur le deuxième piston

Détail du numéro série, sur le deuxième piston

Fig.6

Vue du dessus (boutons en nacre et entretoises obliques)

Vue du dessus (boutons en nacre et entretoises obliques)

Fig.7

La trompette dans son étui

La trompette dans son étui

Fig.8

Détail de la marque sur l’étui

Détail de la marque sur l’étui

La trompette du jazz : la Martin Committee

Certains instruments de musique ont acquis au cours de leur histoire un statut d’icône, que ce soit dans le jazz, le rock ou le classique. Citons en vrac, et de manière non exhaustive, la guitare électrique Fender Stratocaster, le saxophone Selmer Mark VI, le clavier électrique Rhodes, le synthétiseur Moog, l’orgue Hammond, la batterie Gretsch, sans oublier les incontournables pianos Steinway et les mythiques violons de Stradivari. La trompette, l’un des instruments emblématiques du jazz, a elle aussi son nom de légende. Si les connaisseurs pointent volontiers leur regard vers la Selmer Balanced de Louis Armstrong ou la Conn Connstellation de Maynard Ferguson, il faut bien reconnaître que « la » trompette du jazz est la Martin Committee (fig.1 & 2).

Mais commençons par le commencement. La Martin Band Instrument Company a été fondée à Elkhart, dans l’Indiana, en 1910, à l’initiative de Charles Henry Martin (1866-1927). Son père, Johann Heinrich devenu John Henry Martin (1835-1910), un immigrant allemand originaire de Dresde, s’était installé à New York dès le milieu du XIXe siècle avec son frère pour travailler dans le domaine de la facture des instruments à vent en cuivre. Après New York, John Henry a été actif à Chicago avant de rejoindre Elkhart en 1876 où il intègre la firme Conn, l’une des plus importantes du secteur. Ce n’est qu’après sa mort en 1910 que ses quatre fils s’associent sous la direction de Charles Henry pour former la maison Martin. Au fil du temps, la compagnie subit plusieurs fusions et acquisitions. Elle déménage vers Kenosha, dans le Wisconsin, avant de cesser ses activités en 2007. Ce n’est que très récemment qu’elle tente de renouer avec un ancrage familial dans une nouvelle implantation à Muskegon, dans le Michigan.

Le modèle Committee (fig.3) doit son nom au comité de spécialistes constitué par la firme américaine au milieu des années 1930 dans le but de développer une nouvelle trompette. Les membres de ce comité auraient testé les différents prototypes de l’instrument et donné leur feedback à un musicien-artisan en charge du développement : Renold Schilke (1910-1982). Notons que Schilke a un lien avec la Belgique puisqu’il a étudié au Conservatoire de Bruxelles à la fin des années 1920 et qu’il s’est beaucoup intéressé aux travaux de Victor-Charles Mahillon. Trompette solo du Chicago Symphony Orchestra, Schilke crée ensuite sa propre firme de fabrication de trompettes, particulièrement réputée parmi les trompettistes classiques, encore de nos jours. Le comité engagé par Martin comprend donc une dizaine de virtuoses et/ou professeurs de trompette, dont le plus connu est alors le Mexicain Rafael Méndez (1906-1981), trompettiste attitré de la Metro-Goldwyn-Mayer à Hollywood et vedette internationale. Ce comité fait l’objet de publicités dans les magazines – comme Down Beat – mais on ignore la part de réalité et de marketing vraiment à l’œuvre dans cette histoire. Quand Schilke donnait sa version des faits, il parlait plutôt d’un « committee of one », laissant sous-entendre qu’il était seul à la barre !

Quoi qu’il en soit, la Martin Committee séduit les trompettistes professionnels, particulièrement les jazzmen, qui l’adoptent pour sa sonorité souvent décrite comme sombre et voilée. Sa commercialisation s’étale entre 1940 et 2007, mais la période de production considérée comme la meilleure se situe entre les années 1940 et le début des années 1960. La plupart des trompettistes de jazz de cette période l’ont jouée au moins pour un temps, de Dizzy Gillespie à Chet Baker, en passant par Lee Morgan, Clark Terry et Art Farmer, pour n’en citer que quelques-uns.

Miles Davis (1926-1991) est quant à lui resté fidèle pratiquement toute sa carrière à la marque Martin et à ce modèle Committee. On le voit notamment en 1947, dans le club de jazz new-yorkais Three Deuces, au sein du quintette de Charlie Parker, en train de jouer sur le modèle en question (fig.4). La trompette que Miles utilise sur son album mythique Kind of Blue en 1959 est aussi une Martin Committee, sans doute celle aujourd’hui exposée à la University of North Carolina School of Music à Greensboro, tout comme celle qu’on peut entendre dans la musique du film de Louis Malle, Ascenseur pour l’échafaud (1958).  

Même après que la production de la Committee ait été suspendue au début des années 1970, Miles fait fabriquer pour lui seul des versions personnalisées, comme la superbe « Moon and Stars » et sa robe bleu sombre rehaussée d’étoiles et de croissants de lune couleur or. Cette trompette a été vendue par la maison de vente aux enchères Christie’s à New York en octobre 2019 pour la modique somme de 275 000 dollars. Elle a été acquise par le propriétaire d’un club de jazz d’Ann Arbor, dans le Michigan. Confectionnée par l’artisan Larry Ramirez sur la base d’une Martin Committee T3460 standard, la trompette a été modifiée au début des années 1980 d’après les spécifications de Miles. Il a également commandé à la firme Martin une version rouge dotée de motifs similaires et une noire qui l’a accompagnée lors de son dernier voyage et est enterrée avec lui au Woodlawn Cemetery dans le Bronx.

En 2017, le MIM a fait l’acquisition d’une trompette en si bémol, modèle Committee. Elle date, d’après son numéro de série 196769, de 1956 (fig.5). Elle est dotée de deux clefs d’eau caractéristiques du modèle, placées en position longitudinale par rapport aux coulisses et dotées d’un long levier. La branche principale est munie d’un crochet de maintien pour l’annulaire de la main droite, très design. Deux entretoises obliques, de section carrée, relient la branche principale à la branche du pavillon tandis que les boutons des pistons sont recouverts de nacre (fig.6). On voit que la trompette a été beaucoup jouée, car le vernis a disparu sur environ 50 % de sa surface. Elle nous est parvenue dans son étui, probablement d’origine, en bois recouvert de cuir brun clair à l'extérieur et de tissu en velours vert à l'intérieur (fig.7 & 8). Son dernier propriétaire a été le talentueux trompettiste belge de jazz, Jean-Paul Estiévenart. Dans une vidéo enregistrée peu après l’acquisition de l’instrument, il nous propose quelques notes sur sa désormais ex-trompette, avec une authentique sourdine « Harmon » chère à Miles Davis, puis sans sourdine. Considérons cette vidéo comme notre contribution à l'International Jazz Day qui se tiendra le 30 de ce mois. Cette journée instaurée par l'Unesco en 2011 se veut, à travers le jazz, un appel à la paix et à l’unité dans le monde.

Texte : Géry Dumoulin

Jean-Paul Estiévenart : Solo improvisations on My one and only love (Guy Wood) with harmon mute, and on What is this thing called love (Cole Porter)