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Lunuwat - mai 2022

Fig.1

Lunuwat, inv. 2111

Lunuwat, copie d'un instrument du Rijks Ethnographisch Museum (Leiden), Nouvelle-Irlande (Papouasie-Nouvelle-Guinée), 1901, inv. 2111

Sans doute vers la fin d’octobre 1897, à l’occasion d’une visite de Johannes Schmeltz (conservateur du Rijks Ethnographisch Museum à Leiden), Victor-Charles Mahillon (fondateur et conservateur du musée instrumental de Bruxelles et auteur d’une classification instrumentale préfigurant la classification moderne dite Hornbostel-Sachs) prenait connaissance d’un instrument de musique mélanésien dont il n’avait encore jamais soupçonné l’existence, que cela soit du point de vue de la facture ou du mode de jeu : le lunuwat, un idiophone à friction monoxyle, uniquement documenté au nord de la Nouvelle-Irlande en Papouasie-Nouvelle Guinée, dans l’aire culturelle dite malanggan.

Fait extraordinaire pour Victor-Charles Mahillon, la configuration de cet instrument s’inscrivait pleinement dans la catégorie – élaborée sur une base largement théorique – des « instruments autophones frottés par le doigt ou l'archet » de sa classification instrumentale publiée en 1880 et mise à jour en 1893 (classe I, branche C, section a). On mesure aisément l’intérêt que le conservateur du musée instrumental de Bruxelles pouvait porter à cet instrument si l’on considère qu’il n’avait jusqu’alors pu illustrer cette catégorie que par l’harmonica de verre et le violon de fer, deux instruments composites, assez tardifs et par ailleurs marginaux d’un point de vue traditionnel. Aussi, à ses yeux, cette découverte pouvait constituer la validation historique d’une catégorie instrumentale restée en grande partie vide et, partant, la légitimation de l’ensemble de son système classificatoire.

Découvrant cet instrument sous la terminologie « Kulepaganeg » donnée par Otto Finsch en 1888/1893 dans le catalogue de sa collection (no 594), reprise par Johannes Schmeltz en 1896 dans la description d’un instrument conservé à Hambourg, Victor-Charles Mahillon n’eut alors cesse de se documenter sur cet instrument, puis, en novembre 1899, entamait les premières démarches pour en obtenir un spécimen. Sans doute n’est-ce pas entièrement un hasard si, face aux immenses difficultés que représentait l’acquisition d’un instrument aussi rare et lointain, celui-ci décidait en juillet 1901 de faire le voyage de Bruxelles à Leiden où, semble-t-il, il négociait une copie de l’exemplaire conservé au Rijks Ethnographisch Museum (inv. RV-316-147). Réalisé par un certain C. Knaufl – sans doute un restaurateur du musée – le facsimilé parvenait à Bruxelles en décembre 1901 (inv. mim 2111). Ce n’est que bien plus tard, en février 1908, que Victor-Charles Mahillon parvenait enfin à obtenir un exemplaire original de cet instrument (inv. mim 3012 – aujourd’hui non localisé), envoyé à Bruxelles depuis la Nouvelle-Guinée allemande par le gouverneur Albert Hahl grâce à l’entremise du ministère des affaires étrangères et du consulat de Belgique à Melbourne.

Caractérisé par trois lames taillées dans un bloc de bois formant queue, pattes et tête, le lunuwat est orné de décors accentuant sa nature zoomorphe :  porc et/ou oiseau. Il est habituellement joué en position verticale – ou sur le bras pour les plus petits modèles – par le frottement des mains enduites de résine, les lames ainsi mises en vibration générant des sons plaintifs et perçants. Exclusivement utilisé par des hommes initiés, traditionnellement interdit à la vue des femmes, cet instrument est intimement lié aux rites funéraires durant lesquels sa sonorité unique semble avoir été perçue comme une manifestation du défunt, ou selon le cas, celle d’un oiseau jouant le rôle d’intermédiaire entre les deux mondes. L’instrument est également documenté en association aux complexes cérémonies malanggan – aujourd’hui célèbres pour leurs sculptures tératomorphes – qui, bien que toujours liées à la mémoire d’un mort, impliquent de nombreuses dimensions de la vie sociale. Pour autant, il ne semble pas avoir constitué un objet malanggan à proprement parler.

Seule une cinquantaine d’exemplaires de cet instrument semble avoir été conservée, que cela soit dans des musées ou des collections particulières. L’instrument acquis par Victor-Charles Mahillon en 1908 n’étant plus repérable dans les collections du MIM depuis les années 1980, c’est la copie du spécimen de Leiden réalisée en 1901 par C. Knaufl qui est présentée ici. Contrairement à la facture traditionnelle, strictement monoxyle, ce facsimilé a été réalisé en plusieurs éléments, vraisemblablement à partir d’un bois européen : de fait, répondant aux attentes du commanditaire, c’est avant tout la capacité de l’instrument à produire un son qui a été privilégiée lors de la copie.