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Marimba

idiophone frappé

Ce marimba de tecomates (marimba de arco) du Guatemala fait partie de la collection d'instruments de musique américains de mim depuis avril 2019. Cet instrument d'un mètre et demi de long est arrivé en Belgique via des expatriés au début des années 1980.

Malgré sa relation étroite avec la culture indienne, l'instrument dissimule difficilement son origine africaine. Comme le balafon d'Afrique de l'Ouest ou la manza congolaise, pour n'en nommer que deux, il se compose d'une seule rangée de lattes de bois accordées reposant sur une série de courges ou calebasses, le tout dans un cadre en bois. Les courges, une sous chaque lamelle, font office de résonateurs. L'ensemble des pièces est maintenu sans clous ni colle, simplement à l'aide de cordes et de brochettes en bois. Les calebasses sont percées de petits trous autrefois recouverts de morceaux de boyaux de porc collés à la cire (aujourd'hui disparus). Cela créait un effet de buzz (charleo ; voir une technique de timbre similaire sur la bolange de Sierra Leono, fig. 2). Des traces de cire d'abeille sont également visibles sur les lamelles. Cette cire  fut ajoutée pour ajuster la hauteur des sons.

À l'origine, un arc en bois était fixé à l'instrument, le joueur étant assis à l'intérieur de l'arc (fig. 3). Cette position de jeu se retrouve également dans la manza du peuple Zande en RDC au début du 20e siècle. Un support de bois séparé est placé sous l'instrument lui-même (fig. 4). L'arc a été coupé plus tard, probablement pour des raisons de transport. (fig.5) Le marimba de arco fut l'un des premiers marimbas jouées en Amérique centrale.

Le marimba du mim possède 24 lamelles et autant de calebasses, nombre habituel pour le marimba de arco. Le musicien joue des mélodies simples aux rythmes traditionnels, généralement lors de fêtes rituelles. Sous l'influence du répertoire européen, les gammes ne sont plus penta- ou heptatoniques, comme en Afrique, mais principalement diatoniques.

Des recherches ont montré que le marimba africain est entré en Amérique par la côte du Pacifique au Costa Rica et au Nicaragua, puis s'est répandu des colonies d'esclaves côtières vers les hautes terres du Guatemala. Les archives coloniales des 17e et 18e siècles font référence à l'importation de nombreux esclaves africains au Guatemala, comme travailleurs dans les plantations d'indigo.

Les marimba de tecomates sont étroitement liés à la culture maya au Guatemala. Les musiciens indiens considèrent d'ailleurs toujours le marimba comme faisant partie de leur tradition ancestrale (voir aussi la vidéo) - jouer du marimba, c'est communiquer avec les générations passées et a donc une dimension spirituelle. Déjà en 1680, le jeu du marimba par les Indiens est mentionné dans les villages multiethniques (pajudes) autour de l'ancienne capitale du Guatemala, Santiago de los Caballeros. Sergio Navarrete Pellicer, dans son étude de la musique maya de marimba, affirme que la pénétration précoce du marimba dans les communautés indigènes est "un témoignage du mélange culturel et racial précoce des populations africaines, espagnoles et indiennes"[1].  Dans les pajudes, la danse, la musique et le chant étaient vécus ensemble lors des moments de repos et de détente et pendant les fêtes religieuses. Ces échanges interculturels fructueux ont donné naissance à la version indigène du marimba. L'origine de l'instrument était africaine, le répertoire essentiellement européen et les musiciens essentiellement indiens. Les chansons locales, influencées par la musique européenne, furent rapidement identifiées comme faisant partie des traditions indiennes.  En 1769, le marimba, à côté du caramba (arc en bouche), était considéré comme étant joué exclusivement par des Indiens.

Les autorités coloniales considéraient les événements musicaux indigènes comme l'expression de la croyance persistante des Indiens dans les cultes païens et les ont rapidement interdits. Pour les dirigeants, lors de ces événements la musique était profane, les danses interraciales et sexuelles, et la consommation d'alcool excessive. Selon eux, cela indiquait un manque de respect envers Dieu et déviait trop des règles et de la morale coloniale. Le marimba diatonique fut donc interdit. Dès lors, les Indiens les construisaient en secret et les jouaient lors de cérémonies clandestines. En 1981 encore, le gouvernement guatémaltèque interdit tout rassemblement de musique autochtone.

Néanmoins en 1978, le marimba fut déclaré "Instrument National" du Guatemala et le 17 octobre devient le "Día Nacional de la Marimba" officiel. Les Ladino, politiquement dominants, s'approprient l'instrument comme un symbole de l'identité nationale du pays. Dans une vision romantique et exotique de l'héritage culturel indien ancien, cette élite ladino s'identifie à la culture ancestrale des Mayas[2] - ce qui contraste avec la position de seconde classe encore occupée par la population autochtone dans la société guatémaltèque. Dans ce processus d'acculturation, les racines africaines évidentes de l'instrument sont totalement ignorées.

De plus, le marimba "national" n'est pas le marimba diatonique joué par les anciens Indiens, le marimba de tecomates, car à partir du 18e siècle cet ancien marimba diatonique a subi quelques "améliorations techniques". Il est devenu un marimba chromatique avec deux rangées de tonalités jouées par plusieurs musiciens en même temps. Les gourdes ont été remplacées par des résonateurs en bois ou en métal. Les Ladino considèrent que la musique jouée sur ce "piano en bois" debout et décoré est beaucoup plus élevée et sophistiquée que la musique indienne. C'est donc cet instrument qui est joué dans les hôtels de luxe des villes, par des musiciens en costume traditionnel indien (voir aussi fig. 7). Comme l'écrit Navarrete Pellicer, "une grande partie du nationalisme culturel du XXe siècle est motivée par la nécessité de créer l'image d'un Guatemala indigène coloré, attrayant et " typique", afin d'attirer les touristes "[3].

Le marimba de tecomates inv. 2019.0012 du mim est un instrument diatonique natif, probablement construit clandestinement et joué dans le cadre d'une tradition ancienne. Dans les années 1970, il se trouvait dans la boutique d'un antiquaire au marché de Chichicastengo (voir fig. 8), un village des hautes terres du Guatemala, où il fut remarqué par un expatrié belge. Quarante ans plus tard, il fait partie de la collection mim, avec un huipil, un poncho indien typique (voir fig. 9).

Saskia Willaert

traduction: Stéphane Colin


[1] Naverrete Pellicer, Maya Achi, 74 ("a testimony to the early cultural and racial mixing of African, Spanish and Indian populations")

[2] Voir Naverrete Pellicer, Maya Achi, 78-9 ("the Ladino elite's romantic and exotic vision of the ancient Indian's cultural heritage")

[3] Naverrete Pellicer, Maya Achi, 238 ("much of the twentieth-century cultural nationalism was motivated by the need to construct an external image of a colourful and attractively distinctive indigenous Guatemala to attract tourists")

 

Bibliographie

  • Navarrete Pellicer, Sergio, Maya Achi. Marimba Music in Guatemala, Philadelphia, 2005.

Exemples audio

  • Marimba de Tecomaties: Tomás Canil jouant "Sones de cofradía" sur un marimba de tecomates à Chichicastenango, Guatemala, 1999. Plage 9 due CD, ORIGENES: RESONANCIAS DEL MUNDO MAYA (Guatemala: Amigos del País, 1999), cité dans Neustadt, "Reading Indigenous and Mestzo Musical Instruments". Accessible ici : https://www.youtube.com/watch?time_continue=4&v=xqLtHR6Ag88

Video

"Music in Guatemala: Musical Instruments of Mesoamerica," dir. Alfonso Moises, 2015 (regarder à partir de 14'02") - https://filmfreeway.com/790186,

Media
Images: 
Marimba de tecomates, Chichicastenango, fin 19e–début 20e siècle, inv. 2019.0012
Bolange, Sierra Leone, Année inconnue
Marimba de tecomates, Chichicastenango, fin 19e–début 20e siècle. inv. 2019.0012
Musicien de marimba de tecomates à Chichicastenango - © Robert Garfias
Manza, peuple Zande en RDC, début du 20e siècle
Manza, peuple Zande en RDC, début du 20e siècle
Joueurs de Marimba à Antiqua, Guatemala, 17 Novembre 2007 - © Greg & Annie
Marché de Chichicastenango 2009 - © Chensiyuan / wikimedia
Marimba de tecomates avec huipil, Chichicastenango, inv. 2019.0012