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lyra

cordophone

L'île grecque de Karpathos se situe dans la mer Égée, à peu près à mi-distance entre la Crête et Rhodes. Si les amateurs de bronzette se rendent plutôt dans les grandes îles voisines, les amateurs de traditions musicales authentiques, quant à eux, considèrent un peu Karpathos comme La Mecque. Les quelque 6000 habitants - et les membres émigrés de leurs familles - y font encore la fête au son de la tsambouna (une cornemuse), du laouto (un luth) et de la lyra.

La lyra est une vièle à trois cordes dont la caisse de résonance piriforme et bombée, le manche et la tête, sont taillés dans une seule pièce de bois. La table d'harmonie possède deux ouvertures (les « yeux ») en forme de demi-lune. La lyra est tenue en position verticale. Le plus souvent, le musicien en joue assis, la posant sur la cuisse, mais on peut aussi la pratiquer debout et même en marchant, en maintenant le manche entre le pouce et l'index. Le musicien n'appuie pas les cordes sur la touche, comme sur un violon, mais il les raccourcit par le côté à l'aide des ongles.

Les origines de la lyra sont toujours sujettes à discussion. Il se peut qu'elle soit une évolution de la lyre antique combinée à l'arrivée en Europe, vers l'an mil, de l'archet des vièles orientales. Quoi qu'il en soit, les lyras de Karpathos et des îles avoisinantes de la mer Égée, sont apparentées aux vièles des régions de l'Empire byzantin qui étaient jadis sous l'influence de la culture grecque. Parmi leurs proches cousins actuels, on trouve par exemple la gadulka bulgare, la lijerica dalmate, la lira calabraise et le kemençe de la musique classique turque.

En maints endroits de Grèce, le rôle que remplissait encore la vièle au siècle passé a été repris par le violon, à l'image de ce qui s'est passé en Europe occidentale quelques centaines d'années plus tôt. Ce n'est pas le cas à Karpathos, où la lyra est toujours bel et bien en service. Lorsqu'un petit groupe d'hommes se réunit, autour d'une table richement garnie, pour improviser durant des heures ses mantinades (couplets en deux vers dans lesquels les chanteurs partagent leurs émotions), il s'accompagne invariablement d'une lyra et d'un laouto : la lyra pour la mélodie, le laouto pour les accords, et les deux ensemble pour le rythme. Le tintement rythmique des grelots attachés à l'archet constituent un autre élément typique de Karpathos.

Vient ensuite l'heure du bal. Les musiciens prennent place sur une table au milieu de la place, et un large cercle ouvert se forme tout autour pour le pano choros (« danse haute »), qui continuera sans interruption jusqu'au petit matin. C'est surtout dans le nord de Karpathos que l'on ajoute souvent, pour la danse, une tsambouna qui reprend alors le rôle de la lyra.

Le carnet de route de Wim Bosmans, conservateur des instruments populaires européens parti en vacances à Karpathos en juillet 1998, nous dévoile comment la lyra exposée au mim est arrivée au musée : « Promenade dans le petit village d'Othos. On perçoit à nouveau des sons de lyra sortant d'une taverne. Devant le comptoir d'une salle de bar vide, un homme imposant joue tout seul. Il bat la mesure en tapant du pied dans ses chaussures de travail blanches de poussière. C'est un entrepreneur en construction qui, durant la pause de midi, se dérouille un peu les doigts. Et comment ! Il ne nous adresse pas un regard. Son nom est Achilleas Vassilarakis, fils du fameux joueur de lyra Kostas Vassilarakis. On fait d'ailleurs la connaissance de ce dernier sur la terrasse. Un fringant septuagénaire (°1925), avec son petit chapeau et une imposante moustache blanche qui surplombe une pipe parfumée de tabac Amfora. L'archétype du bon-papa. Kostas est l'amabilité même et il accepte volontiers de nous vendre une ancienne lyra faite de ses propres mains. Il nous entraîne dans sa maison traditionnelle, perchée plus haut dans le village. On parvient à peine à suivre son pas alerte. L'instrument qu'il veut bien céder au mim, il l'a fabriqué vers 1965-1970. Un bel exemplaire, taillé dans un bloc de cèdre du Liban, avec une table d'harmonie en conifère et trois cordes en boyau. Pour 100.000 drachmes, la lyra est à nous ».

L'instrument possède à la fois des caractéristiques qui témoignent de ses origines et d'autres plus récentes. Les cordes en boyau sont aujourd'hui moins utilisées. En raison de leur plus grande facilité d'emploi, celles en métal ont été davantage privilégiées par les musiciens des dernières décennies. Trait plus typique des lyras du siècle passé, le facteur a enjolivé son instrument - peut-être pour le rendre plus respectable - avec des éléments empruntés à la facture du violon, comme une volute à l'extrémité de la traditionnelle tête piriforme, et une touche noire en matière synthétique, qui n'a pourtant aucune fonction réelle.

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Images: 
Kostas Vassilarakis; photo Ritteke Demeulenaere
lyra inv. 1998.014