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Lutar (luth à cordes pincées)

cordophone

L'unique information sûre transmise au musée lorsque ce luth anonyme entra dans les collections au printemps 2020 est qu'il fut acheté par Jean-Pierre Bauwens, (beau-père de Pierre Gevaert, un des conservateurs du MIM), sans doute au Maroc, probablement dans les années 1970.

L'instrument possède un manche long, de section circulaire, peint de couleurs vives et terminé par cinq languettes visibles au niveau de l'ouïe (c'est ce qu'on nomme un « luth à soie »). Chacune des cordes (restantes) est attaché à une des languettes. L'autre extrémité (libre) était fixée à une  cheville d'accord, dont deux ont disparu. Les cordes sont en fibre végétale. La caisse de résonance est un bol  de terre recouvert d'une peau de chèvre. Le chevalet (indépendant) est perdu.

Toutes ces caractéristiques sont celles du lutar, un luth populaire des Berbères du Haut Atlas (l' Ishlhin) au Maroc. Ce luth possède un design très reconnaissable: il est muni de quatre ou cinq cordes et d'un manche décoré qui se termine dans l'ouïe. Sa caisse de résonnance est généralement faite de matériaux recyclés, comme un bol de terre ou une boîte de fer recouvert d'une peau de chèvre.

Les lutars sont joués à l'aide d'un long plectre. Ils produisent ainsi un staccato particulier et sont souvent associés au son plus fluide du soussi ribab, une vièle berbère très colorées dont un magnifique exemplaire est présenté dans la vitrine « Vièles africaines » du MIM. Vous verrez ici deux musiciens Rwais jouant lutar et soussi ribab en 1988 dans un café lors du marché du samedi à Asni, petite ville au pied du haut Atlas: https://www.youtube.com/watch?v=JE5h5NGs7kk.

Les Rwais (sing. Rais) sont des musiciens professionnels itinérants appartenant au groupe des Berbères montagnards Ishlhin. Leur musique n'est pas influencée par le monde arabe, mais puise ses sources uniquement dans la culture berbère indigène. Une prestation de Rwais comprend de la musique instrumentale et du chant, mais aussi de la danse et de la comédie.

Le lutar et le soussi rebab jouent des mélodies vives, souvent à l'unisson. Ainsi les décrit un Rais : « nos mélodies sont comme la route de Tizi-n-Test (un passage du Haut Atlas) : de nombreux tournants en épingle et des côtes rudes et longues » (citation notée par l'ethnomusicologue américain Philip Schuyler dans les années 1970). Des rythmes binaires ou ternaires sont claqués dans les mains ou joués sur des tambours, plats de métal ou cloches, soit en même temps soit successivement. C'est ce qui donne à la musique berbère toute sa vitalité. Le chant responsorial (chant fait d'appels et réponses) est la forme principale.

Comme professionnels, les Rwais ont à voyager en quête d'audiences payantes.  Leurs compositions semi-improvisées ne sont pas uniquement du divertissement. Les Rwais chantant la nature humaine et la vie en général, ils font des comptes-rendus de leurs voyages, commentent la politique, l'économie, évoquent des situations morales. Ils chantent aussi les louanges de personnes importantes ou nanties de la communauté, mais il n'est pas rare qu'ils se livrent aussi à des critiques sociales acerbes.

Le lutar pourrait être remplacé par le banjo modern, qui produit le même son en staccato; voyez par exemple les musiciens de rue berbères à Essouaira, jouant le soussi ribab et la banjo, accompagnés par le tambour à cadre bendir : https://www.youtube.com/watch?v=UtA1iW5lKp0. Il existe aussi des ensembles mêlant lutar et banjo, comme celui sur cette vidéo youtube « Une soirée avec des amis » : https://www.youtube.com/watch?v=WYs-oUCAYNk. Dans la longue mais vivante tradition de la musique Rais, la vièle soussi ribab est aussi occasionnellement remplacée par la guitare. Ecoutez cet enregistrement d'avril 2021: https://www.youtube.com/watch?v=NX2nEXMeeXI.

Bibliographie

Schuyler, Philip D. "Rwais and Ahwash: Opposing Tendencies in Moroccan Berber Music and Society." The World of Music 21, no. 1 (1979): 65-80. http://www.jstor.org/stable/43560588.

B. Lothart-Jacob, B. "Berber music." In The New Grove Dictionary of Music and Musicians. Ed. Stanley Sadie. London, 1984. Vol. 2, p. 517-19.
http://uworldmusichouse.blogspot.com/2013/04/day-17-morocco-lotar.htm

P. Schuyler, "Rwais and Ahwas", The World of Music 21, no. 1 (1979), p. 65

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