PrintEnvoyez la page

double piano à queue à clavier renversé, frères Mangeot

cordophone

En 1878, un jeune pianiste se fait remarquer à Paris en défendant un nouveau type de piano inventé deux ans plus tôt par les frères Edouard et Alfred Mangeot, sur une idée du pianiste polonais Joseph Wieniawski. Le pianiste s'appelle Juliusz (Jules) Zarembski, il était un des élèves favoris de Franz Liszt.

Munie de ses deux claviers, l'invention se présente comme un piano à queue ordinaire sur lequel repose un autre piano à queue sans ses pieds et dont le grand côté est situé à droite et non à gauche. En d'autres termes, deux pianos sont ainsi superposés l'un sur l'autre, le clavier du haut est situé légèrement en retrait par rapport à celui du bas. Le clavier inférieur, comprenant sept octaves, du sol de la première octave au la de la huitième, est disposé de manière normale, tandis que le clavier supérieur, de même tessiture, est construit à rebours : les basses sont placées à droite et les notes aiguës, à gauche. Il en résulte que lorsque les deux mains du pianiste emploient un clavier différent, mais dans un motif identique, leur position est tout à fait la même, le doigté des traits devient semblable pour les deux mains. Chacune des mains du pianiste n'est plus limitée à se mouvoir dans une seule moitié du clavier; au contraire, chacune peut à présent disposer de sept octaves. En d'autres termes, «c'est l'émancipation des deux mains et l'agrandissement de leur domaine musical» (Zarembski). Écrites à l'origine pour deux pianos, certaines pièces peuvent ainsi plus aisément être exécutées par un seul pianiste sur le piano renversé.

Puisqu'on est en présence de deux pianos indépendants, servis chacun par deux pédales, on obtient une double sonorité «avec une pureté d'harmonie parfaite, pureté qui laisse si souvent à désirer sur notre piano ordinaire», précise Zarembski. La première présentation publique de la nouvelle invention a lieu le 10 mai 1878 dans les salons de l'Institut musical, Avenue de l'Opéra, n° 37 à Paris, devant un auditoire composé des principales personnalités musicales : Camille Saint-Saëns, Charles-Valentin Alkan, Jules Massenet, Victor Massé, Charles Gounod, Antoine-François Marmontel, Léo Delibes, Oscar Comettant, etc...

Les œuvres que Zarembski a spécialement composées ou trascrites pour l'occasion n'ont pu, à ce jour, être retrouvées. Il nous reste seulement quelques exemples musicaux de transcriptions dans une brochure dans laquelle le compositeur souligne les avantages de la nouvelle invention.

La notation pour un tel piano se fait à l'aide de deux fois deux portées, chaque clavier recevant sa double portée et se partageant la tessiture du piano en une portée avec clef de sol et une autre avec clef de fa. Les deux portées centrales sont destinées à la main droite, les deux autres, à la main gauche.

Un mois plus tard, plus précisement le 11 juin 1878, ce nouveau piano est présenté à l'Exposition universelle de Paris où Liszt est président honoraire du jury chargé de juger les instruments de musique exposés. Liszt s'enthousiasme pour ce piano aux «ressources inépuisables» et aux possibilités nouvelles. «Tout ce que l'on peut faire sur le piano ordinaire a été fait, dit-il, l'avenir appartient à un piano qui, sans sortir du caractère de l'instrument, offrira de nouvelles ressources». Les facteurs Mangeot sont récompensés d'une médaille d'or et se classent ainsi parmi les meilleurs facteurs de l'époque.

Suivra pour Zarembski une tournée européenne, de Londres à Kiev en passant par Varsovie et Vienne, afin de présenter le nouvel instrument à l'étranger. Les réactions sont diverses, tantôt enthousiastes, tantôt sceptiques. Comme il arrive généralement dans ce domaine, les habitudes ancestrales restent plus fortes que toute nouvelle invention, fût-elle géniale. Comme tant d'autres, cette nouveauté pourtant assez révolutionnaire tombera dans l'oubli.

Seulement deux doubles pianos à claviers renversés ont été construits par les frères Mangeot. Le spécimen appartenant à Zarembski fut offert par sa famille au Conservatoire de Varsovie, mais il a disparu au cours de la Seconde Guerre mondiale. L'exemplaire présenté à l'Exposition universelle de Paris en 1878 est entré dans les collections du mim (inv. M1638) suite au don fait par ses inventeurs.

Le 6 juin 2000, à l'occasion des fêtes d'inauguration du mim, en présence de SM Reine Fabiola, le pianiste anglais gauché Chris Seed a joué l'arrangement par Francis Bowdery de la « Fantaisie sur deux thèmes du Figaro » de Mozart. Malou Haine, chef de département à l'époque, a publié une œuvre sur les dernières orchestrations de Liszt, notamment deux "Danses Galiciennes" et une "Mazurka" composées par ... Jules Zarembski. Ce livre, toujours en vente dans notre museumshop, contient un cd, dont vous pouvez écouter un extrait ci-dessous.

Media
Images: 
M1638
double clavier du piano M1638